Sunday, 19 November 2017
 
 
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Un barbu haïtien s’est rasé de la vie

Il soufflait un vent de gauche dans ma tête de jeune nationaliste un matin de février 1991. J’ai vu René Préval, pour la première fois, sur l’écran d’un petit transistor télé, noir et blanc, de 12 pouces. Il était au parlement pour présenter ses pièces en vue de devenir premier ministre d’Haïti.

Un barbu haïtien s’est rasé de la vie

Sa barbe poivre et sel, plus que son discours, me faisait rêver d’une nouvelle Haïti.  Oui, j’associais les grands poilus,  de la face, à une sorte de socialisme ou une sorte de gauche. Et de toute façon, les discours  fleuves à la Castro ne sont pas son fort.

Il avait l’air calculateur et contractait brusquement les muscles de sa mâchoire sans arrêt. Un  tic qui ne l’a jamais quitté. Sans grande difficulté il est devenu premier ministre grâce à un parlement contrôlé par sa classe politique de l’époque : Mouvement politique lavalas.

Son mandat de premier ministre,  bien qu’écourté par un coup d’État du général Raoul Cédras le 30 septembre 1991, faisait bourdonner un changement dans les vielles pratiques haïtiennes. On raconte que René Préval se déguisait en commun des mortels pour réaliser des décentes surprises dans les institutions de l’État afin de surprendre les employés oisifs et les renvoyer  par la suite.

«Pawol tafia»

Forcé à l’exil à la suite du coup d’État, Préval est revenu au même moment que Jean Bertrand Aristide en 1994. Ce dernier le présente comme son candidat à la présidence et gagne facilement  les présidentielles de 1995, sans grand discours et sans grandiloquence. Encore une fois, il n’aimait pas parler.

Les rares fois qu’il le faisait, la sincérité de ses propos lui valait des meringues carnavalesques : «pawol tafia» du groupe  Boukman Expréryans ou de railleries de tout genre. Tous les journalistes haïtiens de son temps ont le souvenir d’un homme qui affichait une  simplicité, un désintérêt  pour  l’argent et un coté anti-protocole et amuseur.

Il lui arrivait même de demander une bière, une bouteille d’eau ou à manger au peloton de journalistes qui l’accompagnaient lors de ses visites  auprès de paysans à travers le pays. Il retournait ses poches pour nous prouver qu’il était sans le sou.

Dès son arrivée à la tête de l’État, René Préval traçait les grandes lignes de ces actions et se mettait au travail. Malgré le boulot de titan que représente ce pays mortifié par 32 coups d’État, des résultats concrets commençaient à être palpables.

De nombreux chantiers de construction, de rénovation de places publiques et dynamitage de route, de réforme agraire au profit des paysans étaient en branle au point de rendre jaloux plus d’un. Même dans son cercle politique naturel.

Préval termine son premier mandat contre vents et marrées et  en repassant, in extremis, le maillet à Jean Bertrand Aristide comme dans un jeu de passe-passe. On les appelait des «marassa» pour  (frères jumeaux), en français.

D’aucun le soupçonnaient d’avoir passé un accord secret avec celui qui faisait de lui premier ministre et ensuite président afin de lui restituer le pouvoir. De ce point de vue,  on raconte de René Préval était toujours fidèle à ses promesses, à ses amis.

L’exil haïtien

Malgré tout, la petite histoire dit que Jean Bertrand Aristide l’aurait intimidé en lui retirant sa protection, les voitures de l’État auxquelles il avait droit pourtant comme ancien chef de l’État.

Face à ces menaces, Préval se retranche dans sa Marmelade natale à défaut de prendre un exil étranger. Il vit reclus, s’entoure de ses paysans planteurs de bambous et initie une série de projets de revitalisation de sa commune  de naissance.

Il en est sorti que pour redevenir président, en 2006, après une longue transition politique de deux ans ayant suivi l’éjection du pouvoir de J.B.Aristide par une rébellion armée en 2004.

René Préval termine de nouveau un mandat de cinq non sans difficulté. Sa tentative de faire élire son poulain Jude Célestin a échoué avec l’intervention des É-U dans les élections. En vue de préserver la paix, il passe le maillet à Michel Martelly, sorti 3e pourtant lors du premier tour.

Sauf un

Préval fut très critiqué pour toute sorte de raison au cours de ses deux mandats. Il n’a jamais répondu à aucune critique ou lancé des flèches à l’endroit de ses adversaires politiques. Voilà pourquoi il était en mesure de parler à tout le monde après ses présidences.

Tout le monde, sauf un : Jean Bertrand Aristide. Les deux hommes ne se sont pas adressé la parole depuis le début des années 2000. Sa mort subite n’a pas été saluée par ce dernier non plus.

Mais comme le dit le président français François Hollande, René Préval a «marqué de son empreinte la transition démocratique du pays». René Préval aura été un nationaliste à sa manière et qui tenait tête aux Américains parfois sans mot dire contrairement à son marassa.

Même l’ancienne ambassadrice des USA en Haïti Janet Sanderson, qui, dans ses notes,  reconnait le caractère profond de son nationalisme de Préval.

Par ailleurs, Haïti a perdu, la même semaine de la mort de l’ancien président, un Barbancourt ( Thierry Gardère) et un baobab du micro ( Joe Damas).

 

 

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Écrit par Jean Numa Goudou

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